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ISRAËL-LÀ OÙ VIT LA BEAUTÉ
Texte paru le 2005-10-01 dans Karactère

BIANCA HOSTEL. Inscription gravée dans ma mémoire et au préalable sur un bout de bois. Inscription si près de mon souvenir et pourtant à des kilomètres de la réalité actuelle. Bianca est juive. Eilat, petite station balnéaire aux frontières de la Jordanie et de l’Égypte, est son berceau. Israélienne, elle est de souche polonaise. Elle avait cinquante-trois ans et était tenancière d’une petite auberge lors de notre rencontre. Son masque à gaz accroché sur le mur tout près de la cuisinière et son sourire tout aussi masqué m’ont inspirée, m’ont beaucoup touchée et comme une inscription sur un bout de bois, sont restés gravés en moi…

ISRAËL c’est d’abord et avant tout un décor en montagnes de carton. Un décor à vous couper le souffle là où l’art de la beauté semble atteindre son apogée naturel. Mais cette définition d’Israël et de l’historique territoire palestinien est aujourd’hui un brouillard, un brouillard si sombre qui semble s’étendre en permanence au-dessus du pays. Et s’il est d’abord et avant tout beauté, quelque chose d’altérant plane dans l’atmosphère. La guerre ne change pas le paysage, du moins ne peut le prétendre selon les montagnes de cartons, mais elle ravage le cœur, l’essence et la mentalité des deux peuples qui les côtoient.

Bien avant la création de l’état d’Israël en 1949, cette région est le miroir d’une contrée belligérante. Dès 1922, la Grande-Bretagne se fait confier par la SDN(société des nations unies) un mandat sur la Palestine qui stipule l’établissement d’un foyer national juif dans cette région. Les premières guerres sanglantes entre 1928 et 1939, qui opposent les Palestiniens arabes aux nouveaux immigrants juifs, ne sont que les prémices à un conflit qui perdure encore aujourd’hui. La décision de l’ONU(organisation des nations unies) de partager le territoire palestinien entre un état juif et un état arabe bouleverse considérablement la société palestinienne : une tension, qui allait devenir permanente, s’installe en même temps que les immigrants juifs et marque la nouvelle existence de ces sociétés. Jérusalem, lieu de pèlerinage privilégié simultanément par les chrétiens, les juifs et les musulmans, est au cœur des revendications territoriales. De la coupole du rocher pour les musulmans au mur des lamentations pour les juifs, les lieux de recueillement religieux insufflent aussi sans le vouloir une crispation, un mouvement d’irritation.

Bianca habite Eilat depuis plus de vingt ans. Angoissée par les événements, la rancœur en elle, elle milite au sein de son auberge pour les démunis. Compatissante envers certains arabes appauvris qui ne peuvent travailler parce que rejetés par les entreprises israéliennes, accueillante auprès des immigrés illégaux de l’Europe de l’Est qui viennent à Eilat pour travailler; Bianca est plus qu’un personnage, c’est « un refuge » pour les démunis aux confins du désert. Ainsi, elle trouve un sens à la vie et canalise une part d’angoisse et de peur. Les masques à gaz distribués à la population, les armes obligatoires à porter sur soi dès que l’on atteint l’âge d’être militaire, les écoles primaires et secondaires barricadées de barreaux de béton; l’âme du pays est marquée et un perpétuel karma semble se reproduire. Au pays de la beauté, la spontanéité d’un enfant est dirigée. Les bâtonnets de café que l’on donnent à nos enfants afin de leur permettre d’exprimer une créativité qui deviendra coffre à bijoux ou cabane à oiseaux devient en cette terre ravagée poste d’observation militaire en relief. Les mentalités ainsi forgées grandissent, un enfant rêve de devenir..et il deviendra peut-être si dieu le veut; Inch’Allah. L’échec de ce partage est international et les deux sociétés locales souffrent. Entre le snitzel casher et le shawerma arabe la distinction gustative est mince pour les papilles. Pourtant, on peut mettre l’accent sur les différences : la préparation requise jalouse des règles strictement distinctes.

Bianca ne croit pas que son pays vivra la paix. Elle ne connaît pas la paix. Ce qu’elle veut c’est vivre, apaiser la souffrance, la sienne et celle des autres. Deux ans avant notre rencontre, il y a près de 7 ans déjà, sa fille a été victime d’un viol collectif. Ses agresseurs n’ont jamais été retrouvés, ils ne seront jamais jugés ou condamnés pour avoir brimer, briser la vie d’autrui. Mais sa fille vit. Bianca puise au sein de ces maigres compensations une force qui l’enveloppe. Lorsqu’une intimité est créée par un échange verbal amical, on peut voir, sous le brouillard, l’image d’un sourire se dessiner.

Le partage de ce territoire entre les deux peuples a des conséquences plus intrinsèques encore que celles de l’évidence. L’individu seul au milieu de la foule se débat et combat. Ce partage est devenu, tel une plaie ouverte, un mode de vie où la survie est essentielle. L’angoisse, la peur, la crainte et la colère qui s’entretiennent sont le résultat du choc de ce partage. Si le bilan est lourd à supporter, les chaudes larmes de détresse qui sont versées par milliers sont tellement amères et salées qu’elles se confondent au décor de la mer morte et si elles se renouvellent, elles portent en elles une essence éphémère : au pied des montagnes de cartons elles meurent sur les joues…


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