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GENÈVE LA SUISSESSE
Texte paru le 2007-11-01 dans Karactère

Il s'appelle Pinto. Juste à la sonorité de son nom, on sait tout de suite qu'il n'est ni Suisse, ni Français. Ce qui est loin d'être rare à Genève, la pluralité culturelle est prédominante, mais sans l'envahissement d'une cité cosomopolitaine. Genève, la belle Suissesse!

Si la Suisse est enclavée par plusieurs pays, elle est, à sa frontière genevoise, l'entrée d'une source importante de travailleurs illégaux. Parce qu'en Union européenne, il est permis de séjourner pendant trois mois sur le territoire d'un pays sans être soumis à l’obligation de l'obtention d'un visa, bien que dès lors ce délai expiré il faille en ressortir. Si on en ressort pas, nous vivons illégalement, avec tout ce que ce statut peut offrir comme contrainte. Le travail non déclaré par exemple. Pinto est un ressortissant yougoslave, travaillant pour quelques sous au pays de l'effervescence financière, il est concierge, laveur de vaisselle et faiseur de café au bâteau-restaurant où j'ai eu moi même la chance de travailler. La chance de le côtoyer.

Pinto a laissé une femme et deux enfants derrière lui sur le territoire yougoslave. Il espère économiser suffisamment de sesterces, peu importe la devise, pour retourner y reprendre son rôle de père comme de mari. Mais ses yeux n'induisent aucune urgence, il est patient.

J'ai rencontré Pinto en 1999, une douzaine d'oeufs à Genève valait alors environ huit dollars en devise canadienne. Le chocolat local pas moins cher bien évidemment. Genève est une ville sobre, professionnelle, rien de choquant ne semble s'y passer. Nous pouvons même prendre le journal dans son présentoir sur la rue, on fait confiance au citoyen pour payer ensuite. La sanction est plus sévère si on se fait prendre à voler. Comme le siège social de l'ONU y côtoie plusieurs organismes internationaux, Genève est non seulement un territoire neutre, elle est un carrefour. Elle est la capitale de l'humanitaire et des droits humains. Mais pourtant.

Genève c'est le rappel de la philosophie des lumières. La lumière de Rousseau ou de Locke. Leurs sculptures avant leurs lectures en témoignent.

Pour Pinto Genève s'avère une chance. Un espoir de revenir avec des victuailles auprès de sa famille. Et les victuailles foisonnent en Suisse, outre le chocolat, il y a le boeuf de grison, le salaison, les produits dérivés de chèvre si exquis, il y a les gougères. Il y a surtout la raclette du Valais et la célèbre fondue moitié-moitié au vacherin fribourgeois. Pour les amoureux du fromage, c'est le pied, le nec plus ultra, collez-y votre expression pour le ressentir. Néanmoins, si elle est aujourd'hui suffisamment délectable et pour certains un repas "digne des Rois", la raclette fût inventée au Moyen-âge par des bergers qui la consommaient principalement en été, en plein air, au moment où ils emmenaient paître les vaches. À l'époque on l'appelait "fromage rôti" pour désigner ce plat qui consistait à faire fondre la moitié d'une meule de fromage placée devant un feu de bois. Ce n'est qu'avec le temps que le nom de raclette apparut en référence à l'action de racler la surface fondue du fromage pour la déposer sur les pommes de terre dans l'assiette.

Mais Pinto mange de la soupe aux lentilles. Caverne de Platon à l'appui, la réalité est souvent maquillée. Genève n'y échappe pas. Malgré la lumière de Locke et de Rousseau.


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Josée Langlois.com
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